Les actionnaires sur le balcon de Roxane

La chronique d’Yves de Kerdrel dans Le Figaro du 13 juin 2006 :

« Le patriotisme économique serait-il devenu l’opium des actionnaires ? C’est la question que l’on peut se demander en voyant évoluer semaine après semaine les trois feuilletons financiers de ce premier semestre : le rapprochement de Suez avec Gaz de France, la bataille boursière autour d’Arcelor et le projet d’alliance entre Euronext et la Bourse de New York. En associant ces deux très beaux mots : patriotisme et économie, ne fait-on pas prendre aux actionnaires des vessies pour des lanternes ? Surtout ne tente-t-on pas de les priver de leur droit essentiel, celui de décider du destin des sociétés dans lesquels ils ont choisi d’investir ?

Prenons l’exemple d’Arcelor. Voilà une société européenne, unique en son genre, un modèle à sur le plan industriel, sur le plan de la rentabilité et sur celui de la gouvernance. Attaquée par le néerlandais Mittal, la société cherche à se défendre. Jusque-là rien que de très normal. C’est le devoir de ses dirigeants de protéger le modèle économique du groupe et l’intérêt des actionnaires. Non contente d’avoir mis en place quelques pilules empoisonnées, la société se jette à corps perdu dans les bras d’un groupe russe, Severstal, détenu par un oligarque proche du Kremlin. Elle ne voulait pas d’un Indien de naissance, devenu la première fortune de Grande-Bretagne, et la voilà prête à donner ses clés à un milliardaire russe, dont la transparence et la capacité à créer de la valeur sur le long terme ne sont pas les deux vertus principales.

Curieuse interprétation du patriotisme économique… Surprenante illustration de l’Europe industrielle… Bien sûr, cette alliance au-delà de l’Oural a la bénédiction du chef de l’Etat, dont les conseillers ont déclaré : «La France a mené des efforts considérables pour restructurer l’industrie de l’acier. On ne va pas les laisser galvauder. Je fais plus confiance aux Russes (NDLR : qu’à M. Mittal).» Mais ce que les pouvoirs publics ont hélas omis, c’est qu’il n’y a pas d’entreprise sans actionnaires et que c’est à eux d’abord qu’il convient de demander l’avis plutôt qu’à l’Elysée ou à Bercy. Or, justement, tout est organisé par Arcelor pour qu’il n’y ait pas de confrontation possible entre les deux projets. L’entrée de Severstal au capital d’Arcelor se fait par échange d’actifs, sans lancement d’une offre publique. Et c’est un simulacre de démocratie actionnariale qui doit l’entériner à la veille des transhumances estivales. »

Suite.

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